La nuit nous appartient est un film anachronique, en ceci qu’il se déroule dans un New York révolu, à la fin des années 80, avant l’ère Giuliani.

Dans cette jungle urbaine, James Gray offre l’histoire d’un homme rattrapé par sa condition, sa famille, sa morale.

Gray, déjà réalisateur du brillant The Yards, est un auteur complet et meséstimé.

Son film est sorti dans un relatif anonymat, malgré sa sélection cannoise et un accueil critique très positif.

L’histoire évoque le Parrain, avec ce récit d’un fils renégat, qui rejoint le carcan familial, et prend la suite du patriarche. Peu importe qu’ici, le personnage de Bobby choisisse la voix de la justice. Il agit contre sa volonté, par amour filial, par respect des valeurs.

Outre Coppola par rapport auquel la filiation est évidente, le film évoque souvent Denis Lehane, mais toutes ces références ne doivent pas éluder la personnalité de l’auteur.

Comme beaucoup de grands cinéastes américains, Gray exploite brillamment le genre du drame familial, avec un évident formalisme.

Le réalisateur américain n’invente rien, mais il reprend des thèmes inlassables, directement hérités de la tragédie grecque et ce avec une facilité déconcertante.

Quand par ailleurs, on sait qu’il prend plaisir à peindre ses plans avant de les mettre en scène, on ne pourra s’étonner de la recherche graphique dont fait preuve le film.

Et ce brio visuel rend l’oeuvre plus écrasante encore.

On retiendra notamment une splendide course poursuite sous une pluie battante, refusant tout du long le spectaculaire, mais cédant à la fin à la superbe d’un visage en proie à la douleur.

Ce visage, c’est celui de Joaquin Phoenix, ex second rôle parvenu à maturité, qui éclipse tout le reste de la distribution, dont Robert Duvall.

Phoenix est de tous les plans, il porte sur ses épaules un des plus grands films de l’année, le nouvel opus d’un cinéaste rare, discret, mais essentiel.

Gray ne livrera sans doute pas de nouvel opus avant cinq autres années. Comme les très grands, les Malick, les Kubrick, il mature son art.

On ne peut lui en vouloir, tant son film a un parfait d’évidence, et l’aplomb d’un chef d’oeuvre.