Sixième sens

A la sortie du film, critiques et public se sont principalement concentrés sur le twist final, sur l’ambiance du film, sur la peur qu’il suscite.

Le revoir quelques années plus tard permet d’ajouter aux évidentes qualités d’écriture quelques louanges sur la mise en scène de l’auteur, et sur les prestations des comédiens.

Parce qu’au delà du film d’un petit malin qui aurait saisi comment faire gagner des dollars à un studio, il s’agit d’un grand drame, sur un homme et un enfant en proie à une impossibilité à communiquer avec leur environnement. De fait, le fantastique n’est qu’un prétexte à une étude de caractère.

Et ces caractères, Shyamalan a eu l’excellente idée de les fonder sur de superbes comédiens. Ainsi, la scène où Cole avoue ses visions à sa mère dans la voiture est assez représentative de l’ensemble de l’œuvre.

L’élément fantastique n’est là que pour provoquer la révélation, pour offrir un écrin au comédien.

C’est là que naît l’émotion, cet élément fédérateur et tout à fait Spielbergien dans un prétendu film de genre.

Mais Shyamalan ne se contente pas d’offrir la scène à ses comédiens. Il mène l’œuvre avec une intelligence rare, grâce à la symétrie de ses cadres, au choix d’optiques à très courte focale pour envelopper l’espace.

Il aiguille l’œil du spectateur, optant pour la couleur rouge pour caractériser des éléments importants.

Cette couleur est un véritable guide au fil du récit, de la poignée de porte de la cave, au ballon qui monte vers l’étage pour inviter Cole, jusqu’aux vêtements de sa mère dans cette grande scène libératrice dans la voiture.

C’est du fait de ces choix stricts, de ce méticuleux jeu de piste menant à la matière de l’œuvre que l’on saisit que l’on est servi par un cinéaste, un vrai, un grand.

Incassable

Malgré le choix du même comédien principal, malgré la structure similaire, à savoir la révélation de la condition qui pousse un personnage à s’exclure, et malgré quelques gimmicks de mise en scène, Incassable est une œuvre tout à fait originale de M. Night Shyamalan.

D’une œuvre à l’autre, et malgré une personnalité qui marque chaque scène, l’auteur change radicalement de genre.

Il opte pour le film de super héros. Soit un des genres les plus prisés, mais également les plus formatés du cinéma américain du début des années 2000.

Mais Shyamalan y importe un certain naturalisme, renforcé par sa connaissance de Philadelphie.

Le personnage de Willis n’est pas moralement exemplaire, il ne mène pas de grande quête. Il souhaite s’affirmer, simplement. Trouver une justification aux yeux des siens.

L’élément fantastique est encore une fois un prétexte au développement d’un personnage. Et celui qui le révèle, à savoir Samuel L. Jackson, s’affirme également de par ce cheminement.

Il n’y a donc pas de vain héroisme, pas de grand morceau de bravoure. Pas même une scène d’action pour légitimer son budget.

Il s’agit du premier film de super héros à hauteur d’homme. Les révélations finales, l’antagonisme entre les personnages principaux ne sont là qu’au titre de soumission au genre.

Après deux films exemplaires, la première conclusion à laquelle nous pourrions arriver au sujet de la filmographie de l’auteur n’est pas cette soi disant soif de manipulation au sein de la narration, mais une habileté à jongler avec les genres, à s’attacher l’attention du spectateur, pour insidieusement rendre palpable l’essentiel, soit l’humanité de ses personnages.

Signes

Les deux premiers films de Shyamalan étaient des œuvres urbaines, les deux secondes seront rurales. Comme pour s’attacher à d’autres valeurs de l’Amérique, et de ce fait à d’autres personnages.

Signes n’est pas un film sur une invasion extra-terrestre. Signes est un film sur la peur.

Celle que suscite l’imagination, celle que perpétuent les médias. Ce ne sont pas les informations qui terrorisent les personnages du film, mais l’absence d’information concrète, et le canevas de suspicion qu’ils développent sur cette base. La télévision est mise en cause, comme une sorte de poison supposé véhiculer la peur.

Encore une fois, Shyamalan souhaite développer son propos au sein d’un film de genre, mais pour la première fois, il manque son appropriation du genre.

Toutes les scènes faisant intervenir les extra-terrestres sont des ratages. Le twist final est totalement improbable. La mécanique du récit ne tient pas. Il n’est pas pour autant dénué de valeur.

Parce que Shyamalan démontre encore ses talents de conteur. Le film est terrifiant.

Non pas quand on découvre l’envahisseur, mais quand l’auteur nous fait croire à sa présence en faisant trembler un champ de maïs ou en frappant les volets. La scène de la cave est une modernisation de la grande scène du grenier des Oiseaux d’Hitchcock.. Mais le modèle Hitchcockien a évolué.

Le version moderne a gagnée en efficacité, et elle s’est doublée d’une réflexion sur les craintes de l’Amérique face à l’envahisseur potentiel.

De fait, au moment du tournage du film, fin 2001, l’extrapolation de ce terme d’envahisseur est aisée, mais probablement peu avérée dans l’esprit de l’auteur. On peut toutefois légitimement voir dans Signes, son exploration de la terreur et de la foi-refuge le germe de son film suivant.

Le village

Après trois œuvres brillantes, il semble qu’un seuil ait été franchi dans la démarche de l’auteur. Le Village est sa première œuvre ouvertement politique.

Le prétexte des monstres est très vite éludé, dès le développement. Et si la structure évolue, de manière concomitante au propos, la forme apparaît également plus aboutie, du fait de la présence au générique d’un très grand chef opérateur, à savoir Roger Deakins, compagnon habituel des frères Coen.

D’emblée, il radicalise l’image, asséchant les tons, légitimant le retour à la couleur guide, comme dans Sixième sens.

Shyamalan s’entoure également d’acteurs prodigieux et plus forcément de valeurs sûres du box office, comme William Hurt, Brendan Gleeson, Sigourney Weaver, Joaquin Phoenix, ou Adrien Brody.

L’exigence est de mise.

Le racolage lié au film de monstre est évacué en cours de récit.

Le cinéaste se concentre alors sur une superbe allégorie de l’amérique. La communauté qu’il décrit est isolationniste, ment à ses enfants, invente ses peurs. Ceux qui pensaient voir un simili Alien resitué en plein forêt au XIXème siècle découvrent alors un camouflet au visage des instances dirigeantes de Etats Unis. Mais si le film juge, c’est sans cruauté.

La xénophobie, au sens propre du terme, guide les décisions de ses personnages, en toute bonne foi.

Les responsables ne sont pas coupables, et le propos est suffisamment déguisé pour permettre au réalisateur de continuer à évoluer en mainstream.

Il est simplement passionnant de voir qu’un film de studio peut s’avérer plus incisif et intelligent d’un point de vue politique qu’un documentaire de Michael Moore.